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La Croix, scandale ou sagesse ?

 
Lecture introductive
1 Co 1:26 à 2 :9

 

Introduction

Nous nous approchons de Pâque, et c’est une période où, très naturellement, la pensée et la méditation de nos cœurs se fixent principalement sur la Passion de notre Seigneur Jésus, ses souffrances, son chemin vers la mort, sa crucifixion, sa mise au tombeau, sa résurrection, son élévation en gloire. 

Il y a bien des manières d’approcher ces événements. La tradition catholique a été souvent doloriste dans sa contemplation, marquée par l’idée de souffrance rédemptrice. Cela peut aller jusqu’à une véritable fascination, comme dans le film « La Passion » de Mel Gibson. La tradition protestante est plus distanciée, voyant plutôt « ce qui se réalise » à la Croix en vue de notre salut, et mettant l’action sur l’œuvre réalisée par le Christ plutôt que sur ses souffrances. La piété évangélique suit cette ligne protestante, avec un sens marqué de l’amour du Christ qui a tant souffert pour nous, et qui appelle notre amour. C’est ce qu’expriment plusieurs de nos cantiques (« Qui peut sonder ton amour… Je t’aime en retour »). On se souvient aussi, dans cette même ligne, que c’est la contemplation de la croix qui a été le point de départ des missions moraves au 18e siècle (Zinzendorf) : « Voici ce que j’ai fait pour toi… et toi, que feras-tu pour moi ? »

Lorsque l’on entre dans les récits de la Passion, on est saisi par l’intensité de ce qu’on y déchiffre. Comme le dit l’apôtre Jean, c’est vraiment « l’amour porté jusqu’à l’extrême » (Jn 13 :1). Mais il arrive qu’on ait un peu plus de mal à dire, à expliciter, le pourquoi de ces choses. Pourquoi a-t-il fallu tant de souffrances ? Pourquoi ce passage obligé par la mort, la souffrance ? Ne pouvait-on pas faire plus simple, plus léger… plus facile à expliquer, aussi, à partager autour de nous ! Car, on l’expérimente parfois, parler de l’amour de Jésus, de son intérêt pour chacun, cela passe… Mais dire qu’il est « mort pour nous », « mort pour nos péchés »… cela semble vraiment des conceptions d’un autre monde, d’un autre temps, d’une autre mentalité. On a l’impression que là, notre message « grippe » un peu. On peine à rendre compte de ce qui fait le centre de notre foi. 

Ce « sacrifice », sanglant… était-il indispensable ? La croix est-elle un scandale, ou une sagesse ? Si elle est sagesse, quelle est-elle, cette sagesse, et comment la dire aujourd’hui ? 

I. La croix, scandale

Il est « rassurant » de relever que ; pour les auditeurs du temps du NT, la croix était un scandale, aussi. Les apôtres en étaient conscients. Et pourtant, ils ont maintenu cet enseignement et en ont fait le centre de leur prédication.  

Les raisons pour lesquelles la Croix est un scandale sont multiples, et diverses. Elles ne sont pas les mêmes selon les cultures, les mentalités. Au temps du NT, on peut déjà distinguer trois raisons de scandale différentes. 

Les temps apostoliques

  • Pour les Juifs : la Croix disqualifiait Jésus à être le Messie. L’attente d’Israël était un Messie qui triompherait du mal et établirait immédiatement le Royaume de Dieu. Une mort aussi honteuse que la Croix confirmait que Jésus avait été « maudit » par Dieu. Tout criminel crucifié était sous la malédiction de Dieu (Dt 21 :23, cf Gal 3 :13). Pour les Juifs, Dieu s’atteste par ses « hauts faits » : c’est pourquoi ils « demandent des miracles » (1 Co 1 :22). Ces signes doivent être de l’ordre de la puissance. La Croix est une faiblesse, un signe de désaveu. Cf Tryphon, dans ses dialogues avec Justin Martyr (140), est bien représentatif : « Je suis excessivement incrédule à ce propos » (chap 89). 
  • Pour les Romains, le supplice de la croix rendait Jésus méprisable. Un citoyen romain ne pouvait pas être crucifié. Pour Cicéron, la seule évocation de la crucifixion pour un citoyen romain était quelque chose d’impensable, qui dépassait toute limite. « Lier un citoyen romain est un crime, le flageller est une abomination, le mettre à mort est presque un meurtre, le crucifier… comment en parler ? Il n’existe pas de mots pour décrire une action aussi horrible. » Le salut par un crucifié était une idée repoussante. Notre plus ancienne représentation de la croix est une caricature. Suspendu à une croix, un homme avec une tête d’âne, est vénéré par un autre homme. Commentaire : « Alexamenos adore Dieu ». 
  • Pour les Grecs : le scandale de la croix est qu’elle n’est pas assez spirituelle. Parler de Croix, c’est inclure la mort, et le corps, dans le message du salut.  Le message de la Croix implique celui de l’incarnation, de la mort, de la résurrection. Cela, ce n’est tout simplement pas pensable ! Le spirituel n’a rien à voir avec le corps. Le spirituel, c’est ce qui permet de s’affranchir du corps, avec ses limites, ses désirs, son devenir… Le salut, c’est la « connaissance », la « contemplation pure », le corps n’est qu’une quantité négligeable, ou une réalité de second ordre. Ainsi, vers la fin du premier siècle, certains hérétiques ont nié que le Sauveur céleste puisse avoir  été, ainsi, jusqu’au bout de l’humanité. Leur enseignement : le Christ, principe céleste, est descendu sur l’homme Jésus à son baptême, mais il s’est retiré de lui juste avant sa mort. Idées que doit combattre l’apôtre Jean : (1) Jésus est le Christ : 1 Jn 2 :22 ; (2) Jésus est venu avec l’eau (baptême) et avec le sang -> mort  (1 Jn 5 :5-8). 

Autres échos dans l’histoire

1.
L’Islam éprouve aussi une immense difficulté à envisager la mort de Jésus. 

  • Selon l’interprétation traditionnelle, Dieu a fait croire aux Juifs qu’ils tuaient Jésus, alors qu’ils exécutaient quelqu’un d’autre : il y a eu soit aveuglement des Juifs, soit transfiguration d’une personne en l’image de Jésus (Judas, un soldat, un disciple).
  • Motif : la justice de Dieu. Il prend ainsi les méchants à leur propre piège, et manifeste le triomphe de ses fidèles : « Dieu fait triompher ceux qui cherchent à faire triompher sa cause ». Ce sont les infidèles qui portent le titre de « perdant ». Jésus ne pouvait être un perdant. Mohammed non plus. 
  • On retrouve, finalement, une variante de l’enseignement que souligne l’apôtre Jean : « Jésus venu avec l’eau et le sang ».  

2. D’autres courants, au sein même du christianisme, voient dans la Croix un vrai scandale. Les attaques portent principalement contre l’affirmation que Jésus, à la Croix, subit pour nous le châtiment que méritaient nos fautes. C’est ce que l’on appelle la « substitution pénale ». Substitution : Jésus prend notre place. Pénale : cette mort est un châtiment que méritent nos fautes. 

On critique l’idée de substitution : elle est une mentalité archaïque, où l’on se décharge de sa culpabilité à bon compte sur un autre  (animal). Elle est aussi une fiction juridique : la justice n’accepte pas que quelqu’un soit condamné pour autrui, c’est une injustice. Elle est barbare : on demande « la mort d’un innocent » comme bouc émissaire. 

On critique que Dieu doive punir le mal pour pouvoir pardonner. On affirme qu’un pardon, pure générosité, est bien plus grand. C’est par pure bonté que Dieu pardonne, généreusement ! C’est le « cœur de Dieu », de pardonner… d’autres disent, un cran au-dessous, c’est son « métier ». Il nous invite, nous, à pardonner sans demander de compensation, pourquoi exigerait-il, lui, la mort d’un innocent pour pouvoir pardonner ? Pourquoi nous demanderait-il une chose, et en ferait-il une autre ? N’est-pas un résidu de mentalités primitives, tout cela ?

Les questions sont multiples, depuis les débuts de l’ère chrétienne, et elles viennent de plusieurs côtés. Pourtant, malgré ces questions, on a tenu au message. Et la Croix est devenue le symbole chrétien par excellence. Ce qui a permis de dire cela, c’est que, plus profond que le « scandale », la méditation sur la croix et son sens permet de découvrir une « sagesse » de la croix. Sagesse de Dieu, dont « les pensées sont au-dessus de nos pensées » (Es 55 :8s). Sagesse qu’il s’agit pour nous de discerner, et d’intégrer.  


Comment en rendre compte ? 


II. La croix, sagesse

1. La croix participe à un projet plus large

Lorsque Paul décrit cette « sagesse » de Dieu, il déborde le seul événement de la crucifixion de Jésus. Il parle d’une sagesse « destinée d’avance, depuis toujours »  à notre gloire (2 :7). Il parle de choses « préparées par Dieu pour ceux qu’il aime » (2 :9). Paul nous rappelle que la croix participe à un projet plus large. 

  • L’origine est en Dieu et en Dieu seul : cette sagesse est « mystérieuse et cachée » (2 :7). Il fallait que Dieu nous la révèle, nous la fasse connaître. Il en est, lui, la source.
  • Son aboutissement, c’est : « la gloire », ou plus précisément « notre gloire ». (2 :8) : la croix participe au projet glorieux de Dieu, qui nous intègre.
  • Ce projet est un projet d’amour (2 :9 : « choses que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment »).
  • Celui qui le réalise est « le Seigneur de gloire » (2 :9) : un titre divin donné ici à Jésus.
 

On retrouve cela ailleurs, dans l’Écriture. 

Voyez Esaïe 53 : le début du passage nous annonce, d'emblée, la fin de l'histoire. . « Voici mon serviteur prospérera ; il montera, il s'élèvera, il s'élèvera bien haut. » C'est l'affirmation de sa victoire : il mènera à bien sa mission, accomplira l'œuvre de Dieu, ce qui lui vaudra une place, un statut absolument à part, la dignité du Seigneur lui-même. C'est sur cette même note que se conclut le chant, qui décrit le Serviteur comme victorieux, "rassasié" du fruit de son œuvre (53:11 : "Il rassasiera ses regards"). 

Il faut saisir cette orientation générale : le langage de la Croix n'est pas un discours misérabiliste qui se complaît dans la douleur, et fait de la souffrance son unique horizon. La Croix débouche sur un accomplissement, large, élevé. Elle est un lieu d'espérance, et cela aussi, dès avant l'événement, c'est dit, c'est écrit. 

L'épître aux Hébreux nous invite à garder ce regard. Hb 2:8-9 : "Nous ne voyons pas encore que toutes choses soient soumises à l'homme. Mais celui qui s'est abaissé pour un peu au-dessous des anges, Jésus, nous le voyons, lui, couronné de gloire et d'honneur à cause de la mort qu'il a soufferte". C’est tout le mouvement qui est considéré ici. La crucifixion prend son sens à l’intérieur de tout ce mouvement. 


2. L’amour porté jusqu’à l’extrême

Paul souligne que ce mouvement est un mouvement d’amour. C’est sur ces mots qu’il conclut sa description du projet de Dieu, qui fait la sagesse de la croix. « C’est ce que Dieu a préparé pour ceux qu’il aime ». 

C’est important, pour nous, de ne jamais séparer la Croix du message de l’amour de Dieu. Avant d’être un « châtiment » qui tombe sur Jésus, la Croix manifeste l’amour de Dieu pour nous. Elle est l’aboutissement de tout un mouvement d’amour. Jean 3 :16 nous le rappelle. Les Évangiles aussi, dans leur structure, où l’on décrit d’abord le ministère de Jésus, pour déboucher sur sa Passion. Jn 13 :1 : « Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, Jésus mit le comble à son amour pour eux… »  



1. Cet amour, c’est d’abord l’amour du Père. Cet amour a une histoire, une longue histoire, heurtée, douloureuse. Jésus la résume magnifiquement dans une parabole, qui dit tout : Mt 21 :33-38 (Vignerons homicides). 

Que voyons-nous ? La création et don de la terre (21 :33). La rupture, la rébellion, la trahison de confiance. Les mouvements de Dieu vers les hommes. Les refus répétés. Les initiatives toujours neuves (21 :34-36). Le don, risqué, de ce que le Père avait de plus cher… 

Il faut lire Jn 3 :16 à la lumière de Mt 21. « Dieu a tant aimé » : c’est une persévérance d’amour, surabondance d’amour, des ressources nouvelles d’amour... « Dieu a tant aimé » : c’est un amour bafoué qui a conduit à l'amour jusqu'à l'extrême : Rm 5 :20 « Là où le péché a abondé, la grâce à surabondé ». Pour bien comprendre le lien profond, il y a cette figure du d’Abraham et d’Isaac montant ensemble sur la montagne de Morija (Gn 22). Cf baptême de Jésus : « Celui-ci est mon fils bien-aimé en qui j’ai mis toute ma joie… » Parole d’approbation, de confiance… parole de début de la « montée ». 

Le Père n’est pas ce Dieu cruel qui « sacrifie » son fils. C’est un Dieu aimant pleinement engagé dans un mouvement d’amour qui lui coûte ce qu’il a de plus cher.

 

2. Cet amour, c’est aussi, tout l’engagement de Jésus. Cet engagement est à lire, non pas comme un acte unique, mais comme une ligne qui culmine en cet acte. « Ayant aimé… il aima jusqu’à l’extrême ». 

Il arrive ici que notre manière de parler de l’œuvre du Christ soit très réductrice. En insistant sur l’aboutissement de cette œuvre (la croix), on fait de ce qui précède une quantité négligeable, un simple préalable. Cf cantiques : « Toi qui vins sur la terre pour y mourir ». Très peu de chants qui valorisent le ministère de Jésus, le temps qu’il prend auprès de chacun, l’attention à toute la personne, à chacun dans ce qu’il est d’unique. Pourtant c’est là ! Ce n’est pas une simple « mise en bouche » avant que les choses sérieuses ne commencent. C’est le même mouvement, la même « sagesse » de Dieu, préparée et mise en œuvre. 

Dire cela est très important. Car cela donne un éclairage à la croix : elle est l’aboutissement d’un engagement d’amour, d’une solidarité choisie qui va jusqu’au bout, jusqu’à l’extrême. 

Le Christ se solidarise avec nous dans tout ce que nous sommes. Il prend sur lui notre humanité, il la vit, il l’assume parfaitement, dans tout ce qu’elle implique (hormis le péché). Il partage pleinement notre condition pour nous venir en aide. Cf Hb 2 :10-18 (le « pionnier du salut »).



3.
« Le Christ s'est rendu obéissant jusqu'à la mort, et même la mort de la croix. » (Ph 2). Cette obéissance prend deux aspects :   
 

(1) elle est d'une part l'obéissance active de Jésus qui vit pleinement notre vie d'homme, l'assume sous tous ses aspects, et la vit de bout en bout d'une manière conforme aux attentes de Dieu. Dans ce sens, Jésus est le "second Adam", qui incarne, lui, dans une fidélité sans faille la vie que Dieu désirait pour l'humanité. Selon cette ligne, Jésus est à la fois notre modèle et notre frère en humanité. Il est ce « souverain sacrificateur » compatissant qui peut nous venir en aide, en ayant lui-même traversé nos expériences d’homme. Il est ce Dieu « pour nous », totalement pour nous, dans tout ce que nous sommes.    

(2) et puis, il y a l'obéissance passive de Jésus, qui est l'obéissance plus spécifique de la Croix, où en tant que Médiateur et Sauveur il prend sur lui la peine de notre péché. Cette obéissance-là est spécifique. Unique. Propre à Jésus, et à sa mission, accomplie parfaitement, une fois pour toutes.


C’est important de ne pas séparer les deux obéissances.  

4. L’engagement de Jésus à la croix est un engagement volontaire et choisi.  Jésus n’est pas la victime impuissante d’une condamnation injuste. Les Evangiles soulignent qu’il avait tous les moyens d’échapper à ceux qui le condamnaient (Jn 18 :6). Et Jésus, lui, insiste sur sa pleine liberté : Jn 10 :17-18. Jésus se donne, librement. Cette liberté fait de la Passion un don. La gloire de la Croix est celle de l’amour qui se donne, librement.

Cet engagement choisi se manifeste aussi en ce que Jésus a fait le choix de garder cette ligne, alors qu’il la savait redoutable et terrible. Les Evangiles nous montrent Jésus comme « marchant vers » la Croix.
  • Lc 9 :51 : « ferme résolution de se rendre à Jérusalem » ; suite de Lc 9 :31 : transfiguration où Jésus puise les forces pour « son exode vers Jérusalem »). 
  • Un autre thème est celui de la « montée » vers Jérusalem et des annonces de la passion (Mc 8 :31 ; 9 :31 ; 10 :33). 
  • L’Evangile de Jean exprime cela par le thème de « l’heure » de Jésus (Jn 2 :4 à Cana : « pas venue » ; Jn 7 :30, 8 :20 : on ne le saisit pas « parce que son heure n’est pas venue » ; Jn 12 : 23-24,27 : « L’heure est venue où le Fils de l’homme doit être glorifié… Grain de blé… Et maintenant, je suis troublé, et que dirai-je ? Père délivre-moi de cette heure ? C’est pour cela que je suis venu ! Père délivre-moi !) Il y a un RV vers lequel Jésus marche, et continue de marcher !
  • Le récit  le plus saisissant est celui de l’âpre combat de Getsémané qui dit tout l’impact de la croix sur Jésus, mais qui donne plus de force encore à son engagement pour nous.   

3. La solidarité jusqu’au châtiment endossé


 La croix, c’est cette solidarité poussée jusqu’à l’extrême : Jésus se donne comme celui qui prend sur lui le châtiment que méritaient nos péchés, nos fautes. 

Non seulement Jésus vit notre vie, dans tout ce qu’elle signifie, mais il pousse la solidarité jusqu’à prendre sur lui les conséquences de nos fautes. 

  • Le salaire du péché, c’est la mort (Rm 6 :23). Jésus, est le Juste. Il n’a pas à mourir. Les Evangiles le soulignent, devant la croix : Mt 27 :24 (Pilate) ; Lc 23 :47 (centenier). La résurrection est la « justification » de Jésus par le Père (1 Tm 3 :16 -> « justifié par l’Esprit »). C’est la victoire sur ceux qui l’avaient injustement condamné : « Dieu a glorifié son Serviteur Jésus que vous avez livré et renié » (Ac 3 :13). 

  • Mais cette mort du Juste a un sens : il prend notre place. 1 Pi 3 :18 : « lui juste pour des injustes ». Cette expression dit la solidarité poussée jusqu’à l’extrême (cf Rm 5 :6-9 -> « à peine pour un homme de bien... pour nous !). 

  • Le langage biblique parle de cela sous deux registres. Jésus meurt « pour » nous ; Jésus meurt « à notre place ». Jésus meurt « pour nous » : c’est l’expression du don, de l’amour manifesté (Rm 5 :8 : « Voici comment Dieu met en évidence son amour pour nous : le Christ est mort pour nous, alors que nous étions encore pécheurs »). Mais ce « pour nous » va jusqu’à signifier « à notre place » : 2 Co 5 :14 : « L’amour du Christ nous presse, nous qui avons discerné ceci : un seul est mort pour tous, donc tous sont morts » ; 5 :21 : lui qui n’a pas connu le péché, Dieu l’a fait pour nous péché, afin qu’en lui nous devenions justice de Dieu. »  Quand on parle de la mort de Jésus comme d’une « rançon », la préposition utilisée dit clairement que c’est un prix payé « à la place » de la multitude : Cf Mc 10 :45 : « Non pour être servi, mais pour servir, et pour donner sa vie en rançon pour une multitude ».[i]  Et on se souvient des termes poignants d’Es 53 :4-6. 

  • Pour dire cela, on emploie le terme théologique de « substitution pénale ». Le Seigneur prend notre place, pour porter la condamnation que nous méritons. Un autre terme est celui d’imputation (2 Co 5:19 : Car Dieu était en Christ, réconciliant le monde avec lui-même, en n'imputant point aux hommes leurs offenses, et il a mis en nous la parole de la réconciliation.) Important de bien unir les deux perspectives du « pour » et du « à notre place ». Si on s’arrête simplement sur « à notre place », cela peut sembler artificiel. Si on rappelle que « à notre place » est l’aboutissement du « pour », alors cela prend sens. C’est une manifestation d’amour, de solidarité.

  • Cette solidarité n’est pas subie, elle est choisie. Jésus revendique ce choix : Jn 10 :17-18. Jésus se donne, librement. Cette liberté fait de la Passion un don, et non un évt « subi » sans qu’on puisse y échapper (cf les « légions d’anges que Jésus aurait pu invoquer pour le défendre, Mt 26 :53). Jésus ne subit pas non plus un châtiment que lui impute son Père.

  • C’est ici qu’il faut dépasser certaines images liées à l’idée de sacrifice. Jésus n'est donc "victime" de personne : il s'offre lui-même. Il faut donc, ici, changer l'image mentale que l'on tire des sacrifices de l'AT, avec des animaux innocents, victimes non-consentantes. C’était la préfiguration, pour dire qu’il faudrait que quelqu’un se « charge » de la condamnation que méritent nos fautes. Mais la réalisation est volontaire. Jésus "se charge » de nos fautes (Es 53 :4,11. 

  • Dans ce mouvement, c’est Dieu lui-même qui s’exprime et se donne. Paul nous le rappelle : « Car Dieu était en Christ, réconciliant le monde avec lui-même » (2 Co 5 :19). La Croix est un acte de Dieu tout entier, dans l’union des trois personnes, Père, Fils et Saint-Esprit, et dans la distinction de chacune.  

  • La sagesse, la beauté de la Croix c’est cet amour qui se donne et s’oublie totalement, sans compter. Et qui peut devenir source d’assurance : Rm 8 :36 -> « Qui nous séparera ? » 
La méditation est ici sans fin :

Paul l’approfondit en soulignant le contraste : « alors que nous étions pécheurs, Christ est mort pour nous » (Rm 5 :8). Il s’agit là de l’amour qui bien que blessé, franchit la distance et se donne pour renouer. Un amour capable d’initiatives là où il est rejeté et méprisé.
Du point de vue de Dieu, c’est aussi l’engagement après avoir été mille fois bafoué. C’est la grâce offerte après «  une multitude de fautes » (Rm 5 :16). La gloire de la croix, c’est la gloire d’une persévérance à aimer, et à rebondir dans son amour.   

4. La sagesse d’un salut sans concession


A première vue, le message de la Croix, où Jésus se donne pour nos péchés, porte sur lui le châtiment qui nous donne la paix, peut sembler bien « compliqué ». La simple « miséricorde » semble être une solution plus simple.

Mais c’est oublier l’importance de la justice. Le mal doit être dénoncé comme mal. Puni comme tel. L’amnistie pure et simple semble un beau geste de grâce : mais qui frustre, souvent, la justice. 

C’est ce que nous permettent de découvrir toutes les affaires judiciaires que nous rapportent les médias : quand le mal a été commis, qu’il a fait des victimes, entraîné l’irréparable, il faut  autre chose qu’un simple « coup d’éponge », généreux, qui effacerait tout. Il y a besoin de justice. Pour ne pas banaliser ce qui a été commis. Par égard aux victimes. Pour rétablir les normes, et garantir ainsi l’avenir. 

La sagesse de la croix, c’est celle d’un Dieu qui ne transige en rien : là où le mal a semé son désordre, Dieu a trouvé un chemin pour montrer son amour, encore, tout en dénonçant le mal comme mal. Ce chemin lui coûtera. Il prendra tout sur lui-même. Paiera un prix infini d’amour. Mais pour nous offrir un salut « sans concession ». Ce salut, du coup, peut être stable, solide, éternel. Il n’y a pas à craindre que, par un retour de balancier, Dieu ne revienne sur ce qu’il a fait, car il ne s’est renié en rien. 

 Cf Rm 3 :26 : « juste tout en justifiant ». 

5. Le prix d’une victoire forte


Autre lieu où la Croix ne « transige pas » : elle a assumé la mort. La sagesse de la croix, c’est de fonder une espérance qui a force et consistance face à la mort. Jésus a affronté la mort, assumée, et vaincue. La mort est une réalité forte, nette, impitoyable, incontournable. L’espérance qui est offerte par la croix a la même « consistance » : elle n’est pas une simple « parole de consolation », un simple « vœu pieu ». 

Dieu voulait réaliser, en Christ, une victoire forte sur la mort elle-même. Il voulait ouvrir un chemin au cœur de cette réalité opaque. Pour que nous puissions être délivrés, aussi, de la « crainte de la mort » et de ses esclavages.

Le texte qui ouvre ces perspectives est  Hb 2 :10, 14-18
  • « il voulait mener à la gloire une multitude de fils », 2 :10
  • Jésus : « le pionnier du salut », 2 :10
  • le chemin : l’identification, le partage de la même condition, pour une victoire de l’intérieur (2 :14s)  

6. La maîtrise du Seigneur au cœur de l’hostilité


Les événements de la Passion ont été terriblement heurtés. Vus de l’extérieur, ils semblent être le triomphe du mal, de la haine, de la violence, de l’injustice et des combines humaines. Lc 22 :53 : « C’est ici votre heure et la puissance des ténèbres ».

Mais au travers de cela se réalise, magistralement, le dessein de Dieu. Jésus est emporté dans la tourmente. Mais cette « heure des ténèbres » où se déchainent toutes les forces hostiles à Dieu est obligée de servir un autre rendez-vous, celui de l’Heure « où le fils de l’homme doit être glorifié » (Jn 12 :23). 

Jamais dans l’Histoire on n’a vu le plan de Dieu se réaliser au cœur de tant d’hostilités, de tant d’éléments contraires accumulés : trahisons, lâchetés, haine, injustice, violence, mensonges, dérision, conspiration des puissants, abandon du Juste, moqueries, tentations au cœur de la souffrance, mort, silence du tombeau, installation dans la durée... Mais le troisième matin se lève sur un tombeau vide, et une pierre roulée. Dieu a tracé sa route au cœur de tous les obstacles dressés contre lui. 

  • Les apôtres le souligneront : ils tireront enseignement de ce triomphe de Dieu sur toutes les « conspirations humaines contre lui » (Ps 2, cité in Ac 4 :24-28). Ce sera une source d’encouragement et d’assurance pour eux (cf contexte d’Act 4)
  • Cette ligne sera approfondie et prolongée par Jésus lui-même : au jour de sa résurrection, il montrera aux disciples d’Emmaüs « dans toutes l’Ecriture », tout ce qui le concernait (Lc 24 :25-27). On discerne là une fidélité de Dieu à sa parole qui franchit tous les obstacles de l’Histoire.  

7. La spiritualité transfigurée


Une autre expression de la sagesse de la Croix est son impact sur ceux qui en bénéficient.

C’est d’abord le choc, profond, d’un amour total, dont nous sommes bénéficiaires. L’apôtre Paul en parle, souvent, à la première personne du singulier. « Christ m’a aimé, et s’est livré lui-même pour moi » (Ga 2 :20). « Christ est mort pour les pécheurs, dont je suis le premier », 1 Tm 1 :15). 

Le modèle de cet amour, c’est le don entier. L’amour qui fait le premier pas. L’amour qui s’abaisse. Qui se fait serviteur. Qui donne valeur à l’autre. 

La mesure de cet amour, c’est une grâce qui surabonde, là où le mal a abondé. C’est une persévérance à aimer, envers et contre tout.

Tout cela transfigure la spiritualité. 

Ses motifs : l’amour qui répond à l’amour (Rm 12 :1) ; la « liberté des fils » qui se savent « établis dans la grâce » (Rm 5 :1 : « la grâce dans laquelle nous nous tenons ») ; l’éthique qui devient réponse d’amour et non obligation extérieure (« Vous avez été rachetés à grand prix, glorifiez Dieu ! 1 Co 6 :20)

Son ouverture à chacun : le « modèle » donné par Jésus est celui de l’abaissement. Le Christ s’est humilié, jusqu’à l’extrême ». Chacun, aussi humble, aussi bas tombé qu’il soit, peut être rejoint. « Tu ne peux pas tomber plus bas que son amour ». Le peuple de Dieu, du coup, est ouvert à tous. Sans distinction de rang, de classe… Cf 1 Co 1 :26s (« pas beaucoup de sages ni de puissants selon la chair…). Mais cela a aussi une contrepartie d’ouverture : plus de mur de séparation (Ep 2). Et chacun qui confesse, régulièrement, que l’on participe, avec ses frères et sœurs, à la même grâce (Cène). 

L’amour à l’image du christ : la Croix est unique, comme moyen de salut. Mais sa « sagesse » est aussi le modèle unique d’amour donné en Jésus-Christ. Et cela nous pousse loin, toujours plus loin. Ph 2 : « Ayez en vous les dispositions qui étaient en J.C » ; Ep 4 :32 : « Faites-vous grâce comme Dieu vous a fait grâce en Christ ». 

Une dernière pensée sur ce registre : Cf la brebis unique que va chercher le berger. Si j’étais cet unique, Jésus serait venu pour moi…  


8. Par ce signe tu vaincras


La croix, lieu de l’abaissement et du don, est aussi celui du triomphe le plus éclatant. 

Après l’abaissement, c’est l’exaltation du Christ. « Dieu a glorifié son Serviteur Jésus » (3 :13) – Il se « rassasie » du fruit de son travail, et de ses souffrances. (Es 53 :11). Le « grain de blé » ne reste pas seul (Jn 12)

Désormais, c’est lui qui tient en mains les destinées du monde et de son peuple (Ap 5 :1-9 ; cf Mt 28 :18, « tout pouvoir »). La victoire décisive sur Satan et sur le mal a été remportée : il a dépouillé les puissances de leur pouvoir de condamnation (Col 2 :14-15) - il faut qu’il règne jusqu’à ce qu’il ait mis tous ses ennemis sous ses pieds (1 Co 15 :25). 

Du ciel, il envoie son Esprit, selon sa promesse (Ac 2 :33 : « Elevé par la droite de Dieu, il a reçu du Père l’Esprit Saint qui avait été promis et il l’a répandu »). Il fait valoir, sans cesse, les fruits de son œuvre de salut pour les siens. 

Il reviendra, pour manifester la pleine victoire de Dieu, sur la mort, sur le mal ; il jugera l’humanité, selon le pouvoir que lui a confié le Père ; il établira le règne éternel du Seigneur en faisant toute chose nouvelle.  « Tout genou fléchira, toute langue confessera que Jésus est Seigneur, à la droite de Dieu le Père. » (Phil 2 :10-11). 

Il s’agit là des fruits de l’obéissance de la croix. C’est aussi cela que visait le Christ, et ce qui portait sa détermination à s’engager jusque vers la croix. La croix, c’est l’inauguration d’une réalité nouvelle, qui n’a pas encore montré tous ses fruits, mais dont nous voyons les prémices, en attendant la pleine réalisation.

Tout cela nous dit, à nous qui sommes encore sur la terre, la capacité du Seigneur à triompher de toute circonstance, même la plus oppressante, la plus extrême, où l’on se sent dépouillé de tout. Le modèle de la « mort et de la résurrection du Christ » se vérifie parfois en nous, lorsque nous sommes à bout d’espérance, et que le Seigneur intervient encore (2 Co 1 :8-9). Jésus, malgré les apparences, n’a pas été abandonné par le Père (Ps 16). Il a passé, vainqueur, la vallée de l’ombre de la mort. Tout cela est force, appui, et assurance, au cœur de nos vies parfois bien bousculées.

 L’aboutissement, c’est la vie éternelle : nouveaux cieux, nouvelle terre où la justice habitera – mort aura disparu, sera anéantie (Es 25). Nous pouvons l’attendre, avec certitude.

Et dès aujourd’hui, dire avec assurance : « Il n’y a plus aucune condamnation pour ceux qui sont en Jésus » (Rm 8 :1). « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? Lui qui n’a pas épargné son propre Fils, mais l’a livré pour nous tous, comment ne nous donnera-t-il pas toute chose avec lui ? » (Rm 8 :31-32) Non, rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ, notre Seigneur. (Rm 8 :39)

Thierry Huser
Pâques 2009 



Axes de réflexion et de dialogue :

·         La mort de Jésus est un scandale : elle a heurté de plein fouet les Juifs, comme les non-juifs. Le NT en rend lui-même témoignage : Mt 16 ; 1 Co 2. Mais c’est de ce scandale assumé que jaillit la lumière.

·         La crucifixion de Jésus n’est pas la victoire des Incrédules sur le Christ. Mais la Bible montre le triomphe de Dieu sur toutes les « conspirations humaines contre lui » (Ps 2, cité en Ac 4 :24-28) en réalisant son plan, au travers de toutes ces machinations et révoltes humaines. Et en accomplissant une œuvre de grâce par le moyen d’un acte de violence, de haine et d’injustice, sans la cautionner aucunement.

·         La mort de Jésus est présentée, tout au long du NT, comme un choix assumé par Jésus, qui « donne sa vie » alors que « personne ne peut la lui ôter » (Jn 10). Cf les textes sur Jésus « livré. »  Gloire de la croix est celle d’une solidarité assumée, totalement. Cf le récit de la transfiguration. Cf Jésus qui s’est offert, « par l’Esprit éternel » (Hb 9 :14)

·         La gloire de la croix, c’est l’association de la justice et du pardon. Dieu est « miséricordieux et juste ». Un enracinement profond, total, de sa grâce. Une base d’assurance ferme. C’est la fidélité de Dieu à lui-même, à tout ce qu’il a annoncé. Cf les figures de l’AT accomplies en Christ -> Stott, 16-17

·         La gloire de la croix, c’est l’anticipation d’une réalité nouvelle par la résurrection.

·         La gloire de la croix, c’est le sens fort que l’on peut donner à l’élévation du Christ : il a été établi sauveur et Seigneur.

·         Travailler sur le double sens de « élever », de « glorifier » dans Jn.

·         Le Christ, chef d’humanité, jusque dans la gloire (Hb 2) – et malgré le péché et la révolte.

 

 

Eglise Evangélique Arménienne d'Issy-les-Moulineaux