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Alain Nisus - Professeur de théologie
 

Le racisme : une situation ambiguë en France

 

Nous nous trouvons en France, en ce qui concerne la question du racisme, devant une situation paradoxale. D’un côté, le mot « racisme » est mis à toutes les sauces. On parle de racisme anti-jeunes ; racisme antivieux ; anti-gros ; anti-homosexuel, etc.

Cela pourrait donner l’impression qu’il existe un vif sentiment antiraciste.

Le racisme serait le crime des crimes, avec l’exclusion et la discrimination.

On pourrait penser que les associations comme SOS-Racisme ont gagné leur pari.

Le racisme en France n’est pas une opinion tolérable, c’est un délit.

Les actes ou les propos racistes sont passibles de sanctions pénales. 

En France, parler de « races », utiliser l’adjectif « racial » est politiquement incorrect.


Beaucoup de personnes antiracistes, argumentent ainsi : « la science nous montre que les races n’existent pas ; donc, le racisme n’a pas lieu d’être ».

C’est ce que dit par exemple, l’illustre généticien et humaniste Albert Jacquart, dans tous ses livres notamment celui qui a pour titre Tous pareils, tous différents. (1)

Il rappelle par exemple que la diversité génétique de la population humaine est extrêmement faible. L’ADN de deux humains, pris au hasard, est identique à 99,9%.

Il y a donc une très forte unité de l’espèce humaine.

Les hommes sont génétiquement très très proches. La notion de race n’a aucune pertinence génétique.

Et encore plus, on constate que la « diversité génétique au sein d’un groupe humain donné est généralement plus importante que la divergence moyenne observée entre des populations différentes. » (2)

Autrement dit, génétiquement parlant, un Noir et un Blanc par exemple, peuvent être beaucoup plus proches que deux Noirs ou deux Blancs, appartenant à la même population. Donc, avec tout cela, on a l’impression qu’il existe un vif sentiment antiraciste en France : le racisme, c’est le mal à dénoncer, à fustiger, à traquer.

Et pourtant, d’un autre côté, beaucoup de personnes disent être victimes, en France, de racisme au quotidien. 

La Halde, haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité, qui existe encore, mais qu’on désire voir se fondre dans une structure plus grande, signale qu’elle reçoit énormément de plaintes de personnes qui se disent discriminés, en fonction de leur origine ethnique, de la couleur de leur peau.

Cela se manifeste en particulier lors des embauches, donc au niveau du travail ; au niveau du logement : certaines personnes ont du mal à trouver un appartement ; au niveau aussi des loisirs. Certaines boîtes de nuit ou autres lieux, n’ouvrent pas leur porte à certaines populations.

Même si les propos racistes et les actes racistes sont passibles de sanctions pénales, la haine raciale ou les sentiments racistes est encore très vivace.

Ce qui est intéressant de constater, c’est qu’en 1998 on a célébré la France Black-Blanc-Beur, la France qui gagne, symbolisée par l’équipe de foot de 1998.

Mais 4 ans après, donc en 2002, l’extrême droite se retrouvait au second tour de l’élection présidentielle. 

L’argument selon lequel la science a démontré que la race n’existe pas et donc que le racisme n’a pas lieu d’être, peine à convaincre. Pourquoi ? Peut-être parce que les gens savent très bien distinguer un blanc, un Noir, un Arabe, un Asiatique.

Ainsi, même quand on prouve scientifiquement que la race n’existe pas, l’idée de race est profondément ancrée dans l’inconscient collectif de nos sociétés.

L’idée de « race » n’a pas de pertinence scientifique. Cependant, l’idée que l’homme de la rue se fait de la notion de « race » amalgame différents éléments : des éléments physiques et des éléments culturels.

Comme éléments physiques, on peut citer : les traits du visage, la couleur de la peau, la texture des cheveux, la forme du nez et des yeux, l’épaisseur de la lèvre ; la grosseur du postérieur, etc.

Comme traits culturels, on peut citer : les habitudes alimentaires, vestimentaires, les coutumes, la langue, la manière de se comporter, la façon d’utiliser son corps, sa gestuelle, ses postures, etc.

L’homme de la rue prend tous ces éléments en compte, de manière souvent confuse, pour définir la race.

Qu’il y ait des différences entre les humains est évident.

L’humanité se décline vraiment au pluriel. Il y a une très grande diversité d’humains.

Les différences phénotypiques sont évidentes : couleur de la peau, texture des cheveux, forme du nez, du front, épaisseur des lèvres, etc.

Constater ces différences entre les humains, n’est bien sûr pas du racisme.

Mais il y a racisme quand on élabore une taxonomie, une hiérarchisation entre les humains, à cause des différences d’apparence physique.

Il y a racisme quand on établit une corrélation entre certains traits physiques et des types de comportements.

Il y a racisme quand on affirme des différences essentialistes entre les humains.

Le biologiste André Laganey avait distingué trois types de racismes : racisme primaire, secondaire et tertiaire.

Ces distinctions peuvent être utiles et peuvent nous éviter certains contresens.

Le racisme primaire est la peur instinctive de l’être humain devant l’étranger ou l’inconnu. La perception visuelle d’une différence physique provoque une réaction de peur, qui peut entraîner soit la fuite, soit un sentiment d’hostilité, quand on n’y est pas habitué.

Le racisme secondaire s’apparente davantage à l’ethnocentrisme et la xénophobie. L’élaboration est plus consciente que dans le cas du racisme primaire dans la mesure où elle procède par hiérarchisation : le groupe d’appartenance est présumé être au-dessus de tous les autres groupes ethniques.

Enfin, le racisme tertiaire correspondrait aux théories racistes systématisées, prétendument scientifiques.

Dans cette conférence, j’aimerais aborder la question du racisme d’un point de vue théologique.

J’aimerais analyser la Bible et lui demander ce qu’elle a à dire sur la question.

La question n’est pas anodine, car la Bible a été utilisée soit pour combattre le racisme, soit au contraire pour le justifier.

Le pasteur Martin Luther King par exemple qui a lutté pour les droits civiques des Noirs américains et contre le racisme, l’a fait au nom de sa foi. C’est dans la Bible qu’il est allé puiser ses convictions et des arguments pour combattre le racisme.

Mais la bible a aussi souvent été utilisée dans l’histoire pour justifier le racisme ; le racisme à l’égard des Noirs en particulier.

Les personnes qui étaient prisonnières de préjugés racistes ont cru trouver dans les Écritures des textes qui confirmaient leurs idées.

Cela vaut donc la peine d’aborder la question et c’est ce que nous allons faire. 

La science et le racisme. 

Mais avant d’aller plus loin, j’aimerais néanmoins rappeler un élément que l’on tend à passer sous silence aujourd’hui.

J’écoutais récemment à la radio une émission sur l’Afrique du Sud et l’Apartheid. On a profité de l’événement de la coupe du monde pour faire connaître un peu mieux l’Afrique du Sud, et plusieurs émissions radiophoniques ont été réalisées sur l’Afrique du Sud.

Et dans une de ces émissions, j’entendais un scientifique qui disait à peu près que si les gens en Afrique du Sud ont installé le régime de l’Apartheid, c’est à cause de l’enseignement de la Bible.

Et que la science heureusement, a complètement montré la fausseté des thèses de l’Écriture et c’est pourquoi il est important d’enseigner la science et la théorie de l’évolution pour éduquer les gens et leur permettre de vaincre leurs préjugés racistes.

Mais je pense que ce scientifique, non seulement n’est pas allé lire l’Écriture pour vérifier par lui-même si elle comporte un enseignement raciste, mais encore, il démontre en affirmant cela qu’il n’a aucune culture historique.

Car la science du 18ème, du 19ème, du début du 20ème siècle a été un puissant vecteur de racisme. On idolâtre tellement la science aujourd’hui, que l’on oublie tous ses errements.

En effet, la science, la biologie et l’anthropologie en particulier, ont été très sollicitées pour défendre des thèses racistes. De nombreux scientifiques prestigieux du XVIIIe siècle partageaient les préjugés racistes de leur temps et avaient tenté de les étayer à l’aide d’arguments qui se voulaient scientifiques.

Carl von Linné qui est considéré comme le fondateur de l’histoire naturelle moderne, plaçait le Noir tout au bas de l’espèce humaine, bien en dessous de l’Européen, l’Américain et l’Asiatique. Johann Fabricius (1745-1808), un de ses élèves, disait que les Noirs sont issus d’un croisement entre singes et hommes blancs.

L’anatomiste hollandais Pierre Camper (1722-1789) inventa la notion d’angle facial pour prouver que la valeur la plus basse était atteinte chez les singes et les Nègres.

Georges Louis Buffon (1707-1788) estimait quant à lui que le Noir était à l’homme ce que l’âne est au cheval ; David Hume, considérait qu’il a établi sur la base d’observations expérimentales, l’infériorité naturelle des Noirs et leur caractère bestial. (3)

Et même à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, on a eu recours à la craniométrie, la mesure du crâne pour affirmer que le QI des Noirs était inférieur à celui des autres.

On a aussi sollicité la théorie de l’évolution, notamment le polyphylétisme, c'est-à-dire l’idée que l’humanité serait issue de plusieurs souches, pour affirmer que les Noirs descendent d’une souche inférieure et qu’ils auraient par conséquent une intelligence inférieure aux autres êtres humains.

Beaucoup de personnes se sont saisies de la théorie de l’évolution de Darwin, pour affirmer que le Noir doit se situer quelque part entre le singe et l’homme.

Ernst Haeckel par exemple, un anthropologue allemand, plaçait l’homme, cela en 1874, parmi les anthropoïdes, en compagnie du chimpanzé, de l’orang-outang et du gorille.

Haeckel n’était pas n’importe qui. Il avait traduit le livre de Darwin, l’Origine des espèces, en allemand ; et il était une personnalité marquante de l’establishment scientifique allemand. (4)

Le paléoanthropologue Stephen Jay Gould a écrit un livre qui n’est pas si vieux que cela, il date de 1992, pour réfuter cette théorie, sous le titre français : la mal-mesure de l’homme.

Les scientifiques ont donc alimenté pendant longtemps le racisme.

Et même chez certains philosophes ou hommes politiques que l’on juge de véritables humanistes, on trouvait des affirmations que l’on peut qualifier de raciste.

Par exemple, Jules Ferry, le promoteur de l’école laïque républicaine, affirmait lors d’un discours à la chambre des députés en juillet 1885 : « Il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures ».

Les races supérieures ont le droit de civiliser les races inférieures.

C’est ainsi que Jules Ferry justifiait l’entreprise coloniale.

La Bible instrumentalisée par les racistes. (5)

Je disais que la Bible a aussi souvent été utilisée pour défendre un point de vue raciste. Bien sûr, je crois fermement qu’on l’a mal interprétée. Qu’on l’a lu avec les grilles racistes. Mais analysons rapidement les textes invoqués.

Le texte le plus connu, c’est ce qu’on appelle le mythe de la malédiction de Cham.

Le texte de Genèse 9 a été évoqué pendant des siècles pour justifier l’idée selon laquelle il y aurait une lignée humaine inférieure, celle des Noirs, descendants de Cham, lignée maudite à cause d’une faute originelle de leur ancêtre, les prédestinant à être réduit en esclavage.

Rappelons brièvement de quoi il s’agit. Après l’épisode du déluge, le patriarche Noé, en état d’ivresse, se dénude. Son fils Cham découvre sa nudité. Ayant été informé le lendemain de la conduite de son fils, Noé prononce les mots fatals : « maudit soit Canaan, qu’il soit le dernier des serviteurs de ses frères » (Genèse 9, 25).

Il convient de faire plusieurs remarques à propos de ce texte. Notons d’abord que la malédiction n’a pas été proférée à l’encontre de Cham mais de Canaan, l’un des fils de Cham. Il faudrait parler non de la « malédiction de Cham », mais de la « malédiction de Canaan ».

Cham avait trois autres fils : Koush, Mitsraïm et Put (Genèse 10,6). La malédiction est proférée sur Canaan, l’ancêtre des Cananéens de Palestine et non sur Koush et Put, qui seraient de manière plus probable, si l’on suit le texte biblique, les ancêtres des Koushites et des peuples Noirs d’Afrique.

Probablement que l’on doit voir dans ce texte soit une prophétie de la conquête du pays de Canaan par les Israélites lors des campagnes de Josué. En tout cas une chose est sûre : l’intention d’un tel texte n’a rien à voir avec la question raciale : il s’agit d’une justification de la conquête du pays de Canaan par les Hébreux à leur sortie d’Egypte.

Il ne faut donc pas trop presser ce texte de la Genèse, comme on l’a fait par la suite, surtout au Moyen Age. A partir du Moyen Age, l’esclavage a été justifié théologiquement comme une manière d’expier la malédiction de Cham et comme une possibilité de salut pour les Noirs. L’esclavage devient le moyen choisi par Dieu pour se révéler aux africains et leur faire abandonner leur idolâtrie.

Deuxième argument que l’on a souvent avancé pour justifier l’infériorité des Noirs, c’est le symbolisme de la couleur.

On trouve en effet, dans certains textes chrétiens, un symbolisme chromatique bien stéréotypé : la blancheur est associée à la pureté, à la sainteté et la noirceur au péché, à la souillure.

L’écrivain chrétien, Jérôme, décrit le phénomène de la conversion à la fin du IVe siècle comme suit : « nous avons été autrefois Ethiopiens par nos vices et nos péchés, parce que nos péchés nous avaient rendus noirs […] Nous étions comme les Ethiopiens, nous sommes devenus d’une blancheur éclatante ».

Lorsque j’étais petit, j’ai souvent vu, en Guadeloupe, un tableau qui représentait un ange entrain de terrasser un vieux nègre. Je me disais toujours, mais qu’est-ce qu’il a bien pu faire ce vieux nègre pour mériter un tel sort. Plus tard, j’ai compris qu’il s’agissait de l’archange Michael qui terrassait Satan. Mais Satan était tout noir et l’archange d’une blancheur éclatante.

L’association noir/mal est bien une composante essentielle de la mythologie occidentale. Les Noirs ont été victimes de cette opposition chromatique.

Le noir désigne dans de nombreuses religions l’impureté tandis que le blanc symbolise la pureté, la sainteté. Qu’en est-il dans la Bible ?

On ne peut contester que dans la Bible, le blanc est parfois évoqué pour désigner le sacré ; le blanc est symbole de la sainteté et de la pureté. Cependant, il convient de faire plusieurs remarques.

1) Dans la Bible, le blanc qui symbolise la pureté est le blanc éclatant, le « blanc comme la Neige » (Ps 51,9), qui n’a rien à voir avec la pigmentation de la peau. D’ailleurs, ceux qu’on appelle des blancs sont plus comme disaient les peaux rouges, « des visages pâles » que des blancs.

2) Dans la Bible, le contraire du blanc comme symbole de la pureté n’est pas le noir, contrairement à ce que l’on croit spontanément, mais le rouge vif, le rouge foncé, l’écarlate, le cramoisi. Le prophète Esaïe le dit bien : « Quand vos péchés seraient comme l'écarlate, ils deviendraient blancs comme la neige; quand ils seraient rouges comme le cramoisi, ils deviendraient comme la laine. » (Es 1,18).

3) L’opposition dans l’Ecriture ne se fait pas entre le blanc et le noir, mais plutôt entre la lumière et les ténèbres. L’Ecriture ne célèbre jamais la blancheur de Dieu, mais sa lumière éclatante. Dans la Bible la perception de Dieu est incolore : Dieu est esprit.

4) On cite souvent le Cantiques des Cantiques 1, 5 et 6 : « je suis noire mais je suis belle » pour affirmer que le noir était symbole de laideur dans l’Ecriture. Mais un tel texte n’est pas pertinent.

« Noire » signifie dans ce texte tout simplement « bronzée ». « il ne s’agit pas, dans ce texte, de la couleur des nègres, mais de la couleur brune causée par le hâle ».

La peau de la bergère du Cantique est brûlée par le soleil, contrairement à celle des filles riches de Jérusalem qui étaient épargnées du travail des champs et donc du soleil.

Si une peau bronzée est de nos jours une coquetterie, à l’époque de la rédaction du cantique des cantiques une peau blanche reflétait la condition sociale : posséder une peau blanche, c’était appartenir à l’aristocratie qui n’était pas obligée de travailler ; et c’est cette aristocratie qui fixait les canons de la beauté.

Donc, les textes bibliques souvent allégués, ne sont pas pertinents.

Sans posséder les connaissances scientifiques modernes, les écrivains bibliques ont affirmé, à leur manière, l’unité de la race humaine.

Je l’ai déjà signalé, on sait que la génétique contemporaine a montré que la couleur n’a rien à voir avec des traits génétiques. Nous ne sommes ni noirs, ni rouges, ni blancs, ni jaunes, mais nous sommes plus ou moins foncés en fonction du taux de mélanine présent dans l’épiderme.

Il n’y donc qu’une seule race : la race humaine. Tous les hommes possèdent le même patrimoine génétique. La notion de race est donc génétiquement sans pertinence.

Dans le langage de l’Ecriture, l’unité de la race humaine est exprimée par le thème de la dérivation de tous les hommes d’un même ancêtre, Adam. Le récit de la Genèse stipule que Dieu a créé les animaux selon leur espèce, mais une telle formule n’apparaît pas pour l’homme. Parmi toutes les créatures vivantes de Dieu, l’homme est le seul qui n’a pas été créé « selon son espèce ».

C’est intéressant de relever que quelqu’un comme Joseph-Arthur, comte de Gobineau (1816-1882) bien connu pour son livre qui porte le titre : « Essai sur l’inégalité des races humaines », avait élaboré une hiérarchisation des « races ». Il voulait montrer qu’il existe plusieurs espèces humaines différentes. Mais Gobineau reconnaissait que l’Écriture, la Genèse défendait qu’il n’y a qu’un seul Adam et une seule Eve et que toute l’humanité descend, dans la perspective biblique, de ce couple. (6)

C’est donc bien à tort que les Afrikaners, des réformés hollandais, qui ont installé le régime de l’apartheid en Afrique du Sud, ont cru pouvoir justifier leur position à partir de la Bible. Ils ont affirmé le principe de l’apartheid, de la séparation des races, en disant que l’Écriture enseigne que les hommes doivent être séparés.

Que Dieu a créé les animaux selon leur espèce.

Or le texte biblique précise justement, que l’homme n’a pas été créé selon son espèce, précisément parce qu’il y a une seule espèce humaine.

La seule différence essentielle entre les humains est la différence sexuelle.

Remarquons que l’Écriture ne parle jamais de races humaines, mais de peuples, de langues, de tribus. Le mot tribu n’est pas péjoratif, car Israël était aussi divisé en tribu.

La perception des koushites dans la Bible 

Maintenant que j’ai réfuté les arguments bibliques parfois avancés pour justifier le racisme ou la prétendue infériorité des Noirs, j’aimerais étudier sommairement la manière dont les écrivains bibliques considéraient les Koushites. Quel regard les écrivains bibliques portaient-ils sur les koushites ?

Ce cas est intéressant, car cela nous permettra de constater si la Bible établissait une différence entre les autres peuples et les Koushites.

Qui sont les Koushites ? C’est un peuple noir avec lequel les israélites sont entrés en relation.

Le pays de Koush représente une région située au Sud de l’Egypte. Cette région correspond de nos jours au Soudan.

Les Koushites sont connus dans l’épigraphie égyptienne et assyrienne comme un peuple à la peau noire, et plus précisément, ils sont représentés avec des traits négroïdes. Une peinture que l’on peut admirer au Musée égyptien du Caire dépeint un combat entre le pharaon Tut-ankh-amon (1352-1344 av J.-C.) et les Koushites. Les guerriers Koushites possèdent des traits négroïdes caractéristiques.

Ils avaient la réputation d’être de grands guerriers et de très habiles archers. On les retrouvait par conséquent souvent comme mercenaires dans les armées égyptiennes et plus tard, dans les armées des voisins de l’Egypte.

Durant les XVIIIe, XIXe et XXe dynasties d’Egypte (1570-1090) Koush étaient sous le contrôle égyptien, il faisait pratiquement partie de l’Egypte. Durant cette période, les relations entre l’Egypte et Koush étaient étroites et les Koushites étaient relativement communs dans la société Egyptienne.

La puissance de l’Egypte a par la suite déclinée ; si bien qu’en 720 av J.-C., le roi Koushite Piye, a conduit une invasion en Egypte, établissant la XXVe dynastie de gouverneurs de l’Egypte. Donc pendant quelques temps, l’Egypte a été sous la domination Koushite.

Les Koushites étaient donc au moment où se déroule l’histoire des Hébreux, un grand peuple militaire qui entretenait des relations politiques et commerciales avec de nombreux peuples. Il n’est pas étonnant qu’ils soient mentionnés dans la Bible. Il y aurait plus de cinquante occurrences du mot (le pays et le peuple) dans la Bible hébraïque.

Je ne vais pas bien sûr, m’attarder sur toutes les mentions, mais seulement quelques-unes pertinentes pour notre propos.

Nombres 12, 1-10

« Alors Miriam et Aaron parlèrent contre Moïse au sujet de la Koushite qu'il avait prise – c'est une Koushite qu'il avait prise pour femme […] Le SEIGNEUR se mit en colère contre […] Miriam était couverte de lèpre, elle était blanche comme la neige ».

Moïse a pris pour femme une Koushite.

Comme je l’ai déjà été dit, durant les XVIIIe, XIXe et XXe dynasties égyptiennes, les relations entre Koush et l’Egypte étaient étroits. Beaucoup de Koushites se trouvaient en Egypte à différents niveaux de la société. Moïse a donc pu en connaître. Par ailleurs, le livre de l’Exode précise que tout un ramassis de personnes ont quitté l’Egypte avec le peuple d’Israël (12,38). On peut présumer qu’il y avait parmi eux des Koushites et que Moïse a pris une femme Koushite.

Pourquoi Myriam et Aaron se plaignent-ils ? Il semble bien que ce soit à cause de la femme étrangère et noire de Moïse. Ils font donc montre de xénophobie et peut-être de racisme.

Mais il est très intéressant de voir la manière dont Dieu réagit à cette situation.

Il ne désapprouve pas l’union de Moïse avec cette Koushite. Mais en plus, il fait preuve d’un humour mordant puisqu’il frappe Myriam de lèpre blanche, parce qu’elle a critiqué la femme noire de Moïse !

L’insistance sur la lèpre blanche dans ce texte est tout à fait intentionnelle.

Si on accepte cette interprétation alors ce texte peut être considéré comme un manifeste antiraciste très important, avec une subtile note d’humour.

Esaïe 18

Holà ! Pays où bruissent des ailes, au-delà des fleuves de Koush ! Toi qui envoies sur la mer des émissaires, dans des embarcations de jonc, sur les eaux ! Allez, messagers rapides, vers une nation élancée et luisante, vers un peuple redoutable depuis qu'il existe, une nation puissante qui écrase tout et dont le pays est sillonné de fleuves.

Esaïe 18 est l’un des rares passages de l'Ecriture où les traits physiques sont évoqués. Les Koushites sont présentés comme une « nation élancée et luisante » (Es 18,2). Le texte traite donc des kushites de manière très positive, avec beaucoup de respect. On leur reconnaît un aspect majestueux, avec une réelle beauté physique. La référence au « piétinement » (v. 2) révèle que les Koushites sont réputés être de redoutables guerriers.

Jérémie 13,23

Le prophète Jérémie interpelle, le peuple, de la part de Dieu, en ces termes : « Un Koushite peut-il changer sa peau, un léopard ses taches ? Et vous, pourriez-vous faire du bien, vous qui êtes exercés à faire du mal ? » Le prophète veut établir que la conduite pécheresse de Juda est si enracinée qu’elle est inchangeable tout comme la couleur de la peau.

Ce texte révèle simplement d’une part, qu’il est impossible de changer la couleur de sa peau et d’autre part, que la couleur noire de la peau des Koushite était proverbiale.

La noirceur du Koushite est un trait qui frappe l’observateur extérieur, mais le noir n’est pas identifié au mal, alors qu’il aurait été relativement facile de le faire dans un tel contexte.

On parle de la noirceur du koushite et des taches du léopard. Or dans le bestiaire biblique, le léopard est un animal noble.

Tout cela montre bien qu’il n’y a rien de péjoratif dans le proverbe.

On peut relever, en outre, que le prophète Jérémie met en scène dans les chapitres 38 et 39 un personnage, Ebed-Mélek, dont il est précisé qu’il est Koushite et qu’il était haut fonctionnaire dans la maison du roi (38.7).

Le prophète Jérémie est jeté dans une citerne à cause de son message qui déplaît au roi et à la population. Mais Ebed-Mélek, le Koushite, fait preuve d’une très grande humanité à son égard. Il plaide la cause de Jérémie devant le roi : « O roi, mon seigneur, ces hommes ont mal agi en tout ce qu'ils ont fait à Jérémie, le prophète, en le jetant dans la citerne ; il y mourra de faim, car il n'y a plus de pain dans la ville » (37,10). On relèvera que non seulement ce personnage a un accès facile et libre auprès du roi (probablement qu’il s’agit d’un conseiller militaire) mais encore qu’il a l’audace de parler au roi en faveur d’un prisonnier, ce qui suppose de sa part une absence totale de sentiment d’infériorité. Du point de vue théologique, il est significatif que le peuple élu devienne apostat, au point de persécuter le prophète, mais c’est un Noir qui agit pour sauver l’homme de Dieu. Dieu lui en sera d’ailleurs reconnaissant, il donne cet ordre à Jérémie : « Va, parle à Ebed-Mélek, le Koushite ; tu lui diras : Ainsi parle le Seigneur des Armées, le Dieu d'Israël : Je fais venir sur cette ville ce que j'ai prononcé, non pas pour son bonheur, mais pour son malheur; cela arrivera en ce jour-là devant toi. Mais en ce jour-là je te délivrerai – déclaration du Seigneur – et tu ne seras pas livré aux hommes qui t'effraient. Je te ferai échapper, et tu ne tomberas pas par l'épée ; ta vie sera ton butin, parce que tu as mis ta confiance en moi – déclaration du Seigneur. » (Jr 39.15-18).

Actes 8, 26

Terminons ce survol biblique avec un texte du Nouveau Testament. Ce texte rapporte la conversion d’un éthiopien, probablement un Koushite, au Christ. Le premier païen converti au christianisme n’est pas le romain Corneille, mais bien un Noir. S’il n’a pas été présenté explicitement comme tel c’est vraisemblablement parce qu’il était déjà un prosélyte, un païen converti à la religion d’Israël. Ce texte doit probablement être lu comme un accomplissement des textes de l’Ancien Testament qui prophétisent que les Koushites se tourneront vers le Seigneur. On peut citer notamment le Psaume 68, 32 : « Des objets de bronze viennent de l'Egypte; Koush accourt, les mains tendues vers Dieu » ou encore Sophonie 3,9-10 : « Alors je rendrai pures les lèvres des peuples, pour qu'ils invoquent tous le nom du SEIGNEUR en le servant dans un même effort. D'au-delà des fleuves de Koush mes adorateurs, mes dispersés m'apporteront l'offrande ».

Conclusion

Les Koushites sont considérés dans la Bible comme un peuple majestueux qui se distingue des autres peuples connus par la couleur de sa peau et qui habite dans la région la plus reculée du monde connu d’Israël. Ils ont une réputation sérieuse de grands athlètes et de guerriers redoutables (Es 18), si bien qu’ils servaient comme mercenaires dans de nombreuses armées, y compris dans l’armée judéenne (cf. 2 Samuel 18). Les écrivains bibliques relèvent certaines particularités phénotypiques des koushites, mais de manière neutre, ils n’en font aucune exploitation négative (Jérémie 13,23). Et même, Dieu intervient avec fermeté et humour contre Myriam, la sœur de Moïse, que l’on pourrait suspecter de préjugés raciaux (Nombres 12).

Une lecture attentive du texte biblique relève qu’aucune hiérarchisation n’est établie. Jamais on ne signale une infériorité inhérente aux Koushites ; jamais on n’établit de corrélation entre des particularités phénotypiques et des traits de comportement.

La Bible accorde finalement peu d’importances aux différences phénotypiques. Elle promet un temps où les Koushites seront visités et serviront le Dieu vivant (Psaume 68,32 ; Sophonie 3, 9-10). Le Nouveau Testament suggère que la conversion de l’eunuque éthiopien, premier païen venu à la foi, est l’accomplissement de cette promesse. Et nous voyons de nos jours, cette promesse s’accomplir avec plus de netteté.

C’est donc bien à tort que l’on s’est servi de la Bible pour justifier l’idéologie raciste. Malheureusement la Bible a toujours été lue à travers des luttes et des préjugés culturels. On y a trouvé ce qu’on voulait y voir, comme certains savants du XVIIIe ont pu étayer les préjugés racistes à l’aide d’arguments qu’ils croyaient scientifiques.

Dans la foi au Christ, il n’y a dit l’apôtre Paul, ni homme, ni femme, ni esclave, ni homme libre (Galates 3,28). Et Jean nous dit, dans l’Apocalypse qu’il a vu devant le trône de Dieu une foule nombreuse d’hommes et de femmes de toute tribu, de toute langue, de tout peuple et de toute nation (Apocalypse 5,9).

  

1 Paris, Nathan, 1991, cité par Bertrand Jordan, L’Humanité au pluriel. La génétique et la question des races, Paris, Seuil, 2008, p. 10. 
2 Jordan, l’humanité au pluriel, p. 52.
3 Christian DELACAMPAGNE, L’Invention du racisme. Antiquité et Moyen Âge, Paris, Fayard, 1983, p. 63ss.
4 Cf. Jordan, p 26.
5 Pour plus de détail, on consultera notre : « N'êtes-vous pas pour moi comme les Koushites, Israélites ? », Théologie Evangélique vol. 7.3, 2008, 219-36.
6 Jordan, p. 21 ; Essai sur l’inégalité, p. 123.

 

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